L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      

Recherche sur le Site

15/05/2012 10:40

Se faire circoncire ou pas: au Botswana, les hommes hésitent malgré le sida

Se faire circoncire ou pas, c'est une question qui tourmente de nombreux hommes au Botswana, où le gouvernement tente de les convaincre d'accepter cette opération recommandée pour lutter contre les ravages du sida. Le Botswana, pays peu peuplé de 2 millions d'habitants et relativement prospère, est comme toute l'Afrique australe particulièrement touché par la pandémie, avec un adulte séropositif sur quatre. Depuis trois ans, le gouvernement fait campagne pour la circoncision suivant les recommandations de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), dont les études montrent qu'elle n'immunise évidemment pas contre le virus, mais réduit de 60% les risques de transmission hétérosexuelle. L'opération est gratuite, des publicités s'affichent partout, et une vedette locale de variétés a même composé une chanson à la gloire de la circoncision







L’enquête conscientisante : démarche de communication sociale et de mobilisation d’une communauté de pêche face au VIH/SIDA

G. Heidrich Responsable de l’Unité d’information et de communication de l’USR.

Une activité particulièrement intéressante a été réalisée en collaboration avec l’Unité de coordination nationale (UCN) et le Conseil national de lutte contre le SIDA (CNLS) du Congo, en partenariat avec la communauté de pêche de Base-Agip à Pointe-Noire. Sous le pilotage des responsables de la « Réponse communautaire » du CNLS, une enquête socio-comportementale sur la prostitution dans une communauté de pêche a été réalisée (voir l’article du Dr Franck Fortuné Mboussou dans ce bulletin). Cette enquête a eu un impact direct sur la communauté parce qu’elle a impliqué tous les acteurs concernés (professionnelles du sexe, prostituées occasionnelles, clients, autres membres de la communauté, représentants de l’administration et de la collectivité territoriale) dans une réflexion commune sur la prostitution, le VIH/SIDA, la vulnérabilité de la communauté de pêche et les stratégies de prise en charge.



Cette implication a été possible grâce à une approche de communication sociale dont le noyau était constitué par une troupe théâtrale de la communauté qui, au fur et à mesure que l’enquête se poursuivait, mettait en scène les résultats intermédiaires pour, successivement, en constituer une pièce de théâtre présentée sous forme de théâtre-forum lors de deux séances de restitution des résultats de l’enquête.

Les résultats de ce travail sont multiples :

· une communauté de pêche mobilisée pour se prendre en charge face au phénomène de la prostitution et à la progression de la pandémie du VIH/SIDA ;

· une troupe de théâtre de la communauté prête, soit à se lancer sur des mises en scène d’autres problématiques qui rendent la communauté vulnérable, soit à se transformer en groupe d’animation qui se charge de mettre les aspirations de la communauté sur l’agenda des décideurs ;

· les représentants des politiques et institutions locales informés et sensibilisés sur ces phénomènes au sein de la communauté de pêche de Pointe-Noire ;

· le répertoire de la « Réponse communautaire » du CNLS, de l’UCN et de l’USR enrichi en matière de méthodologie d’enquête conscientisante et mobilisatrice (le rôle du théâtre pour le développement ; la relation entre les enquêteurs et leurs interlocuteurs et interlocutrices, le rôle du dialogue, etc.) ;

· le « Guide de l’éducation par les pairs » du CNLS enrichi par la description de situations génératrices de risques, de croyances erronées et par des propositions de stratégies pour se protéger contre la transmission du VIH ;

· plusieurs émissions à la radio et à la télévision, ainsi que des publications dans plusieurs organes de presse sur la problématique de la prostitution et du VIH/SIDA dans une communauté de pêche ;

· un nouveau point de départ de la communauté dans la recherche d’alternatives, notamment par la diversification de ses moyens d’existence et par un système de micro-finance sensible au genre.

Plusieurs enseignements méthodologiques concernant l’importance des aspects relevant de la communication sociale peuvent être mis en exergue. L’auteur de cet article a échangé des points de vue sur ces enseignements avec ceux qui avaient participé à l’expérience, notamment des membres de la communauté, des animateurs-formateurs en théâtre-forum et encore des membres de l’équipe des enquêteurs1 lors d’une interview de groupe qui a été enregistrée et transcrite. Les témoignages les plus saillants sont reproduits (en italique) dans les paragraphes qui suivent.

La complicité et le rôle du dialogue

La complicité entre l’enquêteur et l’enquêté(e) est une condition importante pour la réussite d’une enquête. Cette complicité peut s’établir si la communauté a compris son intérêt dans l’enquête. La complicité entre les deux acteurs participant à l’enquête brise la dichotomie classique et souvent contraignante entre le côté actif, représenté par l’enquêteur, et le côté passif, représenté par l’enquêté(e) - encore trop souvent réduit(e) à une

« source » d’informations.



« Le premier objectif était de savoir comment les gens géraient leurs ressources, s’ils avaient des visions, des projets pour leur avenir. Le deuxième objectif était d’explorer les relations qui se développent entre les acteurs dans tout le circuit lié à la pêche, comme l’accès au poisson, sa transformation, sa vente, et surtout les relations de nature sexuelle qui en découlent. Il est évident que pour faire une étude de ce genre, il faut vraiment une complicité avec la communauté. S’il n’y a pas de complicité avec la communauté, cela ne peut pas marcher. Moi-même, j’ai constaté qu’au fur et à mesure que nous avancions dans la complicité avec la communauté, nous avions de meilleurs témoignages. Nous avons écarté tous les témoignages du premier jour parce que le niveau de confiance entre nous et la communauté n’était pas encore suffisant pour garantir la liberté d’expression. Tout le monde a déformé le discours. Nos premiers interlocuteurs et interlocutrices ont fait comme si rien ne se passait dans cette communauté : ‘Moi, j’ai ma femme ici, je ne m’occupe pas de ça, ce sont les autres qui font ça, etc.’. Mais au fur et à mesure que nous avancions dans le dialogue, dans l’implication des communautés, un climat de confiance s’est établi et les gens ont compris que nous ne sommes pas seulement venus pour prendre des données, mais que nous voulons nous engager dans une dynamique de partenariat et d’appui à la communauté, pour que la communauté apprenne à regarder clairement ce qui se passe en son sein pour pouvoir réagir. » (Dr Mboussou, CNLS).

Le choix des mots et le rôle des médiatrices

Le rôle des médiatrices pour ouvrir les portes des professionnelles du sexe aux enquêteurs était d’une importance cruciale. Sans elles, les entretiens auraient été faussés.

« On n’a pas parlé des professionnelles de sexe. On n’a pas utilisé ce mot du tout. On a préféré utiliser les termes de ‘fille’ et de ‘femme libre’ et pendant la présentation, on a dit qu’on aimerait discuter avec les filles et les femmes libres.

Je peux dire que les deux premiers jours, nous n’avons pu enregistrer aucun entretien. C’était complètement fermé jusqu’à ce que, avec l’appui de la communauté, les explications, les médiations surtout, nous ayons pu avoir des entretiens avec deux femmes. Et finalement, ces deux femmes se sont engagées à faire la médiation auprès des autres.

Les deux premières femmes qui, par la suite, nous ont facilité le contact avec nos interlocutrices, ont été identifiées avec l’aide de la communauté qui a fait un travail de médiation, qui a discuté avec elles, de manière que finalement elles ont accepté. Parmi elles, il y avait une de 40 ans. C’est elle qui reçoit à domicile. Et puis, il y avait une jeune fille d’une vingtaine d’années ; elle fait partie du groupe des filles appelées ‘bordels’.

La veille de l’entretien, elles menaient des démarches auprès de leurs collègues ; elles allaient parler aux autres pour les rassurer que nous n’étions pas venus pour les exploiter ou pour les mettre dans des situations préjudiciables. Elles leur ont dit : ‘Après l’entretien, vous allez avancer, on va vous donner des conseils et puis des préservatifs’. Donc, ce sont ces femmes-là qui ont préparé les autres et quand nous arrivions, c’étaient bien elles qui nous introduisaient. Nous, on allait là, la personne était préparée et elle attendait ; c’est grâce à ce travail de médiation que nous avons pu enregistrer les entretiens. Sans l’implication de la communauté, cela n’aurait pas été possible. » (Dr Mboussou, CNLS).

Le rôle catalyseur du théâtre communautaire

Le théâtre jouait un rôle important à plusieurs niveaux et était un appui continu à l’enquête dans toutes ses étapes :

· Le théâtre du premier jour, ou le « théâtre d’introduction » ;

· Le théâtre du deuxième jour, ou le « théâtre d’inspiration » ;

· Le processus de gestation du drame, ou le « théâtre de conscientisation » ;

· Les événements de restitution, ou le « théâtre-forum ».

Le « théâtre d’introduction » était la mise en scène ou la simulation d’une situation d’enquête par deux animateurs en théâtre-forum devant la communauté. Cette mise en scène facilitait le dialogue entre l’équipe des enquêteurs et les membres de la communauté sur le projet d’enquête, les attentes mutuelles et l’intérêt de la communauté à mettre tout en oeuvre pour le bon déroulement de l’enquête.

« Nous avons travaillé avec deux animateurs-formateurs en théâtre-forum qui sont venus de Brazzaville pour nous appuyer. Nous les avons informés que nous allons faire une enquête à Pointe-Noire, mais que nous ne voulons pas une enquête classique. Nous voulons la participation de la communauté en tant qu’acteur, nous voulons que l’enquête mobilise la communauté. Nous leur avons demandé d’essayer de nous monter une saynète qui va nous permettre, au cours de la première réunion, de montrer à la communauté, de manière théâtralisée, ce que nous sommes venus faire. Généralement, quand une équipe d’enquêteurs entre dans un village, la communauté pose des questions : ‘Qu’est-ce que vous êtes venus faire chez nous ?’ Nous avions donc anticipé sur cette réaction tout à fait normale en laissant le théâtre jouer, et ceci pour susciter des réactions de la part de la communauté.

Alors, ils ont monté la saynète avec un acteur qui joue le rôle de celui qui est venu et qui explique aux autres ce qu’il est venu faire, et l’autre acteur qui joue le rôle de la communauté et qui pose des questions comme: ‘Toi, tu es venu, qu’est-ce que tu attends de nous ? Qu’est-ce que nous allons faire ? Pourquoi tu es venu ? Nous ne voulons plus de ces gens qui viennent nous poser des questions et puis font des publications sur nous pour s’enrichir sur notre dos, et nous, nous restons toujours dans la même situation !’ Donc, ils ont mis en scène la première rencontre entre les enquêteurs et la communauté et, à la fin, nous avons demandé aux membres de la communauté ce qu’ils en pensaient. Cette mise en scène avait permis de parler ouvertement de certaines appréhensions souvent pensées, mais rarement explicitées devant des ‘étrangers’.

Nous aussi, nous avions profité de l’opportunité pour leur dire ce que nous étions venus faire dans leur communauté et que les informations resteraient anonymes. Nous leur avions dit qu’à partir des informations recueillies, on irait les appuyer à concevoir des projets pour améliorer leur situation. Ils ont réagi positivement, et ensemble nous avions arrêté un programme. C’est comme cela que nous avions finalement eu le feu vert pour mener l’enquête. » (Dr Mboussou, CNLS).

Le « théâtre d’inspiration » a été la mise en scène préliminaire de la thématique par les deux animateurs devant la communauté. Cette présentation théâtrale a été utile à deux niveaux. D’un côté, elle a fait mieux comprendre à la communauté quelle était la thématique sur laquelle l’enquête allait se dérouler ; de l’autre côté, c’était encore une occasion de familiariser la communauté avec cet outil précieux qu’est le théâtre et d’introduire l’idée de la création d’une troupe théâtrale de la communauté comme pôle de réflexion des résultats de l’enquête.

« Un élément qui a contribué à établir la confiance entre la communauté et les enquêteurs, a été la saynète du deuxième jour présentée par les deux animateurs. Ils ont fait une présentation théâtrale basée sur le poisson qui donne des gains et qui donne après des comportements à risques pour le VIH. Donc déjà, à travers cette présentation, les gens se sont retrouvés et reconnus. C’était pour eux comme un miroir.

Le Président de la structure faîtière de Base-Agip a profité de l’occasion pour faire passer le message selon lquel les gens qui sont volontaires pour participer à une troupe de théâtre de la communauté peuvent venir voir ces deux animateurs de théâtre qui seront là tous les jours. Nous leur avons dit que dans cette troupe de théâtre, ce serait eux-mêmes les acteurs qui présenteront les problèmes de la communauté. Et c’est comme ça que progressivement les gens se sont présentés d’eux-mêmes. Ils sont venus, ils ont commencé à travailler. Finalement, la troupe comptait quinze personnes, dix femmes et cinq hommes. Pendant tout le travail, nous avons enregistré un engouement particulièrement fort des femmes. » (Dr Nkouendolo, CNLS).

Le processus de gestation du drame, ou le théâtre de conscientisation du groupe

Les quinze jours de répétitions de la troupe théâtrale – environ une heure et demie par jour - étaient des moments intenses de réflexion en commun sur les situations à risques, les causes de comportements à risques, les stratégies pour éviter les risques, ainsi que les voies et moyens que la communauté a pour se charger de cette problématique dans un sens d’autodéfense et de survie.

« Nous, animateurs de théâtre, nous nous sommes mis d’accord avec les enquêteurs que nous devons demander aux gens de s’exprimer sur tout ce qu’ils savent sur les situations et les relations sexuelles monnayées dans leur communauté, comment cela s’achemine, comment on peut rentrer dans une situation délicate, comment on peut se protéger et éviter les risques, qu’est-ce qu’on fait quand on tombe malade, etc. Bien que n’étant ni professionnels de théâtre, ni amateurs, leur expérience dans leur communauté nous a permis d’avoir les premiers éléments du scénario. En même temps, ces échanges étaient des moments de réflexion en commun au sein du groupe qui ont contribué à ce qu’ils prennent conscience de tous ces aspects.

L’intérêt du théâtre-forum c’est qu’il y a la participation. Le théâtre-forum, c’est la catharsis sociale. La portée de ce théâtre, c’est qu’on n’importe pas les choses, mais qu’on fait réfléchir les gens, soit au cours des répétitions, soit lors de la présentation. » (M. Bakoula, la Panacée).

« Ce qui a facilité les choses, c’est que, après avoir demandé au président de regrouper tous ceux qui seraient intéressés à participer à la troupe théâtrale, on leur a demandé de nous montrer exactement ce qui se passe ici, et de l’exprimer par les gestes et les mots. Donc chacun a joué le rôle soit de mareyeuse, soit de patron pêcheur ou encore de maîtresse. Et ils ont fait beaucoup de suggestions. Nous, les animateurs, nous n’avons organisé que des tableaux, nous avons harmonisé et combiné les choses. Ça veut dire qu’au début, il n’y avait pas de scénario. Le scénario se construisait peu à peu. » (M. Koubouana, ARIPS).

« La première chose que les animateurs ont faite, c’était d’identifier les gens qui pouvaient faire partie de la troupe de théâtre sur la base du volontariat. On a fait passer le message et les gens se sont portés volontaires. Après, les animateurs ont demandé aux gens d’exprimer les situations qu’ils voudraient faire passer dans le scénario. Et déjà trois jours après, nous (les enquêteurs) nous sommes retrouvés avec les animateurs et la troupe de théâtre pour leur donner, à partir des premiers entretiens que nous avons eus, les tendances en termes de situations génératrices de risques pour qu’ils en tiennent compte dans le scénario. Nous les avions informés sur les types de prostitution constatés, sur les problèmes de vulnérabilité des pêcheurs, etc. – bref, nous avions partagé les informations ressorties de nos entretiens avec eux. Et nous leur avions demandé : ‘Est-ce que vous pensez que cela reflète ce qui se passe dans la communauté ?’ Ils ont confirmé que oui, c’est vraiment ça, exactement ça. Cela nous a permis de comprendre que les témoignages au cours des entretiens ont été vraiment pertinents. Le scénario a donc évolué sur la base des suggestions des membres de la troupe et des restitutions successives faites par les enquêteurs. » (Dr Mboussou).

« Quand ils nous ont proposé de faire le théâtre, nous avions d’abord pris cela pour une blague. ‘Le théâtre, qu’est-ce qu’on va en faire ? C’est quoi encore cette affaire-là !’ Mais après, cela nous a permis de réfléchir. Et ces mamans qui, pour la plupart d’entre elles, n’ont pas fait une école, se sont retrouvées, reconnues dans cette pièce de théâtre ! Et c’est aussi une question que moi-même je me pose : Comment a-t-on réussi à réaliser cette performance théâtrale et dominer la peur ? Bien sûr, quand nous faisions les entraînements, il y a eu des enfants qui venaient nous assister. Mais c’est autre chose que de faire une présentation officielle en public.

J’ai donc dit à ces femmes : ‘Ecoutez, on aura trois représentations ; la première sera devant la communauté, la deuxième devant les officiels, et la troisième pour réaliser une vidéo qui va être diffusée, pourquoi pas au niveau de l’Afrique et dans le monde entier.’ Et elles m’ont répondu : ‘Mais comment nous allons faire ?’.

Au fond, l’envie de faire du théâtre était plus forte que la peur, parce que ces mamans sont habituées à suivre la télé. Elles suivent régulièrement les sketchs à la télévision, et les feuilletons comme ‘Bobo Diouf’ du Burkina. Tout le monde adore ça. Elles se sont dit, ‘mais pourquoi ne pas faire nous aussi ce que les autres font’. C’est pour ça qu’il y a eu cet engouement-là. » (M. Goma Batchi, patron pêcheur).

« Il y a une chose fondamentale chez nous, c’est que la population congolaise aime le théâtre, donc le sketch. Les gens sont très accrochés à ça, et quand ça passe à la télé, tout le monde connaît les heures. A 19 heures, tout le monde s’accroche à son poste récepteur. Pour beaucoup d’entre eux, l’idée que leur pièce sera montrée à la télé un jour, avec eux-mêmes comme acteurs en train de montrer la situation qu’ils vivent à Base-Agip, cette idée aussi les a certainement fait adhérer à la troupe de théâtre. » (Dr N’Zaba, CNLS).

La participation des femmes

« Dans la troupe, il y a eu 10 femmes sur les 15 que nous étions, donc 10 femmes et 5 hommes. Et toutes ces femmes sont des femmes mariées ou des femmes avec des partenaires fixes. Mais ce n’était pas toujours facile.

Nous avons connu la réticence d’un mari. Un soir, nous étions en train de répéter, le mari d’une des femmes est arrivé, et comme il a constaté que sa femme était au niveau du bar, il a commencé à faire des problèmes à sa femme. Il a pensé que ce que nous étions en train de faire, était la réalité ; il a donc menacé sa femme. Le lendemain, quand la femme est revenue, on a senti qu’elle était vraiment attristée. J’ai posé la question de savoir, ce qui ne va pas, donc elle m’a expliqué : ‘Quand on était en train d’animer la pièce, mon mari a assisté à cette scène, et à la maison, j’ai eu de problèmes’.

Le lendemain, j’ai appelé son mari, et je lui ai dit : ‘Ce que nous faisons le soir au théâtre, c’est ce qui se passe dans notre communauté. Mais ce n’est pas ce que nous sommes. Donc, ce que nous sommes en train de faire là, c’est pour éduquer d’abord nous-mêmes et éduquer la société. On peut dire que notre travail a suscité des réactions au sein des foyers, mais quelque part ces hommes ont compris que ce que nous étions en train de faire était important, et ils ont fini par nous appuyer.

Un autre cas est celui d’une femme de la colonie béninoise, une femme mariée, elle aussi. Normalement, cette femme n’a pas de contact avec l’extérieur, elle est dans son foyer et sort rarement. Le travail qu’elle a fait au sein de notre groupe a attiré l’attention des responsables de sa colonie qui sont venus la féliciter : ‘Vraiment, ce que vous faites là, c’est important’, alors, quand j’avais invité les gens à participer, ils trouvaient cela impossible. Mais après avoir vu notre travail, ils voulaient encore associer d’autres femmes. » (M. Goma Batchi, patron pêcheur).

« Une des dames avait trouvé le compromis avec son mari que pendant la danse, elle ne va pas danser avec un homme. Donc elle, je l’ai remarqué, elle est restée seule, en train de bouger quand les autres femmes dansaient avec un partenaire ; c’était le compromis avec son mari. » (Dr Mboussou, CNLS).

« La situation de cette dame-là est la suivante : dès sa jeunesse, c’est son premier homme, et quand elle a connu ce monsieur-là, c’était la grossesse. Et respectant l’éducation de sa famille, elle n’a plus connu d’autres partenaires. Elle est restée là, dans son foyer. C’est à travers notre activité qu’elle a commencé par découvrir beaucoup de choses. Mais, quand elle arrivait dans son foyer et expliquait ce qu’elle était en train de faire, le Monsieur disait : ‘Pas question !’ C’était donc un sujet de négociation. Elle lui a répondu : ‘Oui, c’est vrai, tu es mon premier mari, nous avons fondé une famille ensemble, mais ce qui se passe dans la communauté est important aussi, et je veux y apporter ma contribution. C’est vrai, la danse, je ne vais pas la faire avec un homme. Mais du reste, je vais continuer à travailler avec la troupe’. Et finalement, son mari a accepté. » (M. Goma Batchi, patron pêcheur).

La présentation du drame au public, ou le théâtre-forum pour porter la réflexion à la communauté entière

Suite aux quinze jours de répétitions, la troupe se sentit prête à présenter son travail au public. La première représentation de la pièce intitulée « Litoni2 » a été faite le 23 septembre 2004 à la plage de Base-Agip, devant une centaine de spectateurs : pêcheurs, mareyeuses, transformatrices de poisson, jeunes filles, garçons et enfants. Deux délégations du CNLS et du PMEDP ont eu le privilège d’y assister.

La pièce raconte l’histoire d’un patron pêcheur, père de famille qui, après une sortie de pêche, passe sa soirée dans un bar où il consomme beaucoup de boissons alcoolisées. Il y est accompagné par sa maîtresse privilégiée. Comme elle est revendeuse de poisson, le patron pêcheur lui confie son poisson en priorité. En contrepartie, sa maîtresse lui doit des prestations sexuelles. Quand elle insiste sur l’utilisation du préservatif, le patron pêcheur refuse en faisant valoir que le préservatif diminuerait son plaisir. La peur de perdre ses privilèges diminue la marge de négociation de la maîtresse... Le temps passe et l’on voit le patron pêcheur tomber malade. Ni féticheur, ni prêtre n’arrivent à le guérir. Un test de dépistage lui révèle finalement qu’il est séropositif. A la fin de la représentation, les messages de l’acteur médecin portent à la fois sur la nécessité des rapports sexuels protégés comme sur la prise en charge des personnes vivant avec le VIH.

A la fin de la représentation, un « Joker » posa des questions au public qui ne tarda pas à y répondre et à donner ses commentaires. La présentation de la pièce et le débat qui en découla avec l’audience furent un vrai événement communautaire facilitant l’implication de tout le monde dans une réflexion commune sur le VIH/SIDA.

La troupe a fait une nouvelle représentation le lendemain ; mais cette fois-ci, c’était en salle, devant l’ensemble des autorités de Pointe-Noire : les représentants de l’administration, du département et de l’arrondissement, les élus locaux, les représentants des organisations de la société civile et de la communauté de Base-Agip. Cette représentation fut précédée de la restitution des résultats de l’enquête sur la prostitution par un des membres de l’équipe des enquêteurs. L’équipe utilisa l’outil informatique Power Point pour cette restitution, un outil bien approprié pour faire passer des informations à ce genre de public.

La représentation de la pièce par la communauté de pêche a eu comme effet que les responsables se sont rendus compte que la communauté se sent concernée et veut s’engager dans la lutte contre le VIH/SIDA. Parlant de « plaidoyer » dans les programmes de développement, on pourrait avancer, ne serait-ce qu’en tant qu’hypothèse, que les communautés conscientes et mobilisées sont probablement les meilleurs avocats de leur cause.

Perspectives

Les parties concernées – la communauté de pêche, le CNLS et le PMEDP – sont en train de réfléchir sur la perspective de cette troupe, convaincues qu’il ne faut pas laisser tomber cette dynamique maintenant. A long terme, il se dessine une pérennisation de la troupe en tant que groupe communautaire chargé de mettre en évidence les différents problèmes dont souffre la communauté, et d’animer la réflexion au sein de la communauté sur les solutions à y apporter.

« L’objectif n’est pas de donner un spectacle juste pour la restitution d’une étude, mais de faire en sorte qu’on ait un groupe qui soit capable de représenter, sous forme de scénario, ce qui se passe dans la communauté, pour amener les gens à réfléchir et à dégager des perspectives pour se protéger. La perspective, c’est de faire en sorte que les membres de la troupe se structurent en tant que groupe. Il faut les amener à construire une vision à long terme.

Je leur ai dit qu’il faut commencer par programmer des représentations. Je leur ai dit : ‘Vous avez des quartiers au niveau de votre communauté. Vous pouvez commencer par dire, bon, cette semaine, on va faire la représentation dans tel quartier, la semaine d’après, dans tel autre quartier, ainsi de suite. Et commencez aussi à voir comment est-ce que vous pouvez, avec l’expérience acquise, continuer à monter d’autres scénarios à partir des différentes situations qui sont vécues dans la communauté’.

Il ne faut pas que cette troupe s’arrête à ces premières représentations ; par contre, il faut garder cette cohésion du groupe qui a commencé à se structurer. Il faudrait que la troupe devienne pérenne, une troupe qui est observatrice des situations et les traduit en scénario pour aider la communauté dans un processus d’interrogation et de recherche de solutions.

Ça veut dire, qu’en fait, il faut travailler avec eux pour mieux construire leur vision, pour qu’ils perçoivent clairement comment ils vont jouer leur rôle au sein de la communauté en tant qu’instrument de conscientisation et de mobilisation communautaires. » (Dr Mboussou, CNLS).

« La population a vu que les gens qui sont en train de faire le théâtre font partie de leur communauté. Ils s’identifient à ces gens-là. Voilà des gens qui ne sont pas des étrangers, mais qui sont en train de parler de leur situation. Et je crois que c’est une bonne expérience. Ce qui est bien, c’est que cette troupe-là peut devenir un point focal au niveau de la communauté pour mener d’autres actions, même au-delà du VIH.

La communauté souffre de plusieurs maux. Aujourd’hui, on a parlé de la prostitution, mais il y a aussi autre chose qui pousse cette communauté à vivre dans la précarité. Par exemple, il y a un problème de gestion. Ce pêcheur, va en mer, va travailler, revient, vend son poisson, a de l’argent, mais ne sait pas gérer son argent. Je prends un exemple, il a eu 10.000 francs au partage, il a envoyé 2.000 francs à la maison et les 8.000 francs, il va dans un bar avec, il boit, et pour le reste, il ira prendre une fille ‘bordel’. Et le lendemain, il dit, je vais repartir en mer pour travailler. Vous voyez ? Bon, dans ce cas, on pourrait monter une pièce sur la gestion des revenus.

Donc, il y aura tous ces sujets-là sur lesquels il va falloir réfléchir pour que nous puissions informer notre communauté que nous, nous avons les atouts. Il ne faut pas toujours attendre. Donc, la troupe, elle est très importante. » (M. Goma Batchi, patron pêcheur).

« Il serait utile qu’on ait une activité de sensibilisation une ou deux fois par mois, comme ce qui a été fait aujourd’hui. Aujourd’hui, c’est le VIH, demain, ce sera la gestion des déchets dans la localité. Ça peut être

sur le paludisme, ça peut être sur la gestion des ressources. » (M. Koubouana, ARIPS).

Les perspectives immédiates sont pourtant assurées :

· Le CNLS, en partenariat avec l’UCN et l’ONG «Forum des jeunes entreprises», va appuyer deux projets communautaires pour les mareyeuses et les « filles et femmes libres » ; ces projets visent l’épargne et une meilleure gestion des ressources financières, la diversification et – si possible – la reconversion des filles s’adonnant à la prostitution vers d’autres activités.

· Le CNLS va développer et mettre en œuvre un programme d’éducation par les pairs adapté aux spécificités de la communauté de pêche.

Pour le lecteur qui voudrait approfondir ce sujet, consulter :

Augusto Boal. 1996. Le théâtre de l’opprimé. La Découverte, Paris.

CNLS et UCN-Congo. 2004. Etude socio-comportementale sur la prostitution dans les communautés de pêche : Cas de Base-Agip, à Pointe Noire, en République du Congo. Rapport, Brazzaville. sep_cnlscongo@yahoo.fr

CNLS et UCN-Congo. 2004. Video sur la pièce de théâtre « Litoni » de la communauté de pêche de Base-Agip en Pointe-Noire.

UCN-Congo. 2003. Rapport de l’enquête sur les connaissances, attitudes et pratiques sur le VIH/SIDA dans les communautés de pêche de Makotipoko, Base-Agip et Bas-Kouilou, en République du Congo, Brazzaville. ucnpmedp_congobrazza@yahoo.fr

UNESCO / ONUSIDA. 2003. Sida et théâtre – comment utiliser le théâtre dans le cadre de la réponse au VIH/SIDA, Manuel pour les groupes de théâtre. On peut télécharger ce document sous l’une des trois adresses suivantes :

http://www.unesco.org/aids;
http://www.unesco.org/culture/aid;
http://www.dakar.unesco.org/

--------------------------------------------------------------------------------

1 Les témoignages sont extraits d’une interview de groupe réalisée avec Dr Franck Fortuné Mboussou, Dr Paul N’Zaba et Dr Jean-Pierre Nkouendolo, tous membres du CNLS, ainsi que Rodric Bakoula de la troupe de théâtre « La Panacée », Aubin Koubouana de l’Agence régionale d’information de presse (ARIPS) et Jean-Sylvain Goma Batchi, patron pêcheur et président de la structure faîtière de pêche de Base-Agip.

2 En langue locale, c’est un fétiche qui protège contre le mauvais sort (allusion au préservatif).

Mardi 31 Juillet 2007 - 14:54
Jean-Claude Nkou